REPORTAGE – Au lendemain du renoncement d’Abdelaziz Bouteflika à briguer un cinquième mandat présidentiel, LCI a voulu prendre la température auprès des Algériens et binationaux en Ile-de-France. Entre optimisme et fatalité, ceux et celles à qui nous avons parlé se disent partagés. Mais il ont en commun la fierté d’un peuple qui a obtenu, pacifiquement, de nouvelles règles du jeu.
Sur l’écran de télévision grand format accroché haut sur le mur, où tourne en boucle une chaîne d’information en continu, des images des rues d’Alger. A la Vielleuse, dans ce café parisien historique du quartier de Belleville, l’actualité locale défile en direct devant des Algériens du 20e. Au renoncement de Bouteflika à briguer un cinquième mandat, suite à la pression monstre de la jeunesse du pays, ce vieux monsieur, accoudé à une table haute devant son café, ne semble pas vouloir se résoudre. En compagnie d’un ami tunisien, il secoue la tête, l’air résigné. Non, il ne veut pas parler aux journalistes. D’une main, dépité, il fait le geste de chasser une mouche. Il n’arrive pas à comprendre ce qui arrive à son pays en ce moment.

Changement d’ambiance, à quelques mètres de là. Au comptoir, Djelloul commande une seconde tasse de café. C’est sa tournée ; il a des choses à dire. La soixantaine passée, lui soutient le mouvement initié par la jeunesse algérienne. “Bouteflika est malade, il aurait dû partir depuis longtemps”, constate-t-il. “Mais de toute façon, ce n’est pas lui qui décide, c’est son clan, on lui dit ce qu’il doit faire.” Ce technicien en intérim, arrivé en France à l’âge de 8 ans est père de trois enfants. Il tient surtout à conserver sa tranquillité, ici à Paris. “Bouteflika, c’est quelqu’un de bien, il a stabilisé le pays. Mais maintenant, il faut des élections, une nouvelle République et surtout une transition sans violence. C’est ça que je crains, moi. Parce que si la situation s’aggrave là-bas, ça ira mal ici aussi.”

A côté de lui, Mohamed ne voit pas la situation évoluer dans ce sens… ni dans un autre d’ailleurs. D’après lui, le renoncement d’Abdelaziz Bouteflika à 82 ans ressemble fort à un  statu quo. Le pouvoir a en effet annoncé le report de l’élection présidentielle, qui devait initialement se tenir le 18 avril. Et pour Mohamed, qui vit quant à lui en France depuis l’âge de 6 ans, l’espoir d’un changement significatif reste mince. “Les manifestations en Algérie ont fonctionné grâce à la pression internationale, parce que tous les médias en ont parlé. Mais ce report de l’élection, c’est vraiment une ruse de la part du pouvoir. Parce que même en l’absence de Bouteflika, ils mettront quelqu’un du FLN (Front de libération nationale) et rien ne changera. Donc, ces manifestations et l’annonce de Bouteflika, ça a fait plaisir cinq minutes, mais c’est tout.”

Samir, lui aussi, flaire le piège. “Espérons que le mouvement se poursuive. Le pouvoir parle d’un report des élections. On est d’accord pour un report d’un mois, de deux mois… Mais pas d’un an ! Sinon, tout va rester pareil !” Il poursuit : “En attendant, le peuple prévoit déjà de se réunir vendredi prochain, il ne veut pas se faire avoir.” A 35 ans, Samir fait partie de ces Algériens qui ont investi la place de la République, dimanche 10 mars, pour manifester leur soutien au mouvement qui se joue au pays.  Il y retournera s’il le faut. “Il est comme ça, notre peuple” dit-il en faisant le geste de deux mains, unies par leurs dix doigts. 

J’ai envie de voter ! Iman
Sur la place de la République, à Paris dimanche, il y avait aussi Iman. A 30 ans, cette jeune femme qui vit actuellement en Seine-Saint-Denis, a été “impressionnée par le monde et surtout par la joie des gens”. Aujourd’hui, elle se fait plus méfiante au sujet de la double annonce du pouvoir en place : “C’est clairement une ruse de la part du clan Bouteflika et en même temps c’est aussi une victoire parce que la rue les a fait plier. Il faut continuer, ce n’est qu’un début.Si cela laisse le temps à des mouvements politiques autonomes sérieux de se constituer alors il faut en profiter. Au final, les gens veulent avant tout la fin du système Bouteflika et du pillage. Ils n’en ont pas contre lui personnellement.” Surtout, celle qui est d’origine algérienne par sa mère, voit dans cette actualité politique une forme de réconciliation avec ses racines. Et se montre optimiste :  “Je vais accélérer la procédure pour ma bi-nationalité” nous dit-elle. “J’ai envie de voter ! Avant ça n’aurait servi à rien, là ça peut vraiment faire un changement.”