Brexit : voici à quoi ressemblera la relation entre l’UE et le Royaume-Uni à partir de vendredi – Le Journal du dimanche

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Huit ans! Entre le moment où le Premier ministre britannique, David Cameron, a promis qu’il convoquerait un référendum sur le Brexit en cas de victoire aux législatives, le 23 janvier 2013, et l’accord conclu jeudi pour régir les futures relations commerciales et sécuritaires entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, huit années se sont écoulées. Après quarante-huit ans de relations houleuses, le grand saut du Royaume-Uni hors de l’UE aura donc formellement lieu vendredi, le 1er janvier, avec “de vrais changements pour beaucoup de citoyens et d’entreprises”, selon le négociateur européen, Michel Barnier. À cette date, Londres quittera le marché unique et l’union douanière et se retirera de tous les accords internationaux de l’UE.

Mais avec une subtilité dont la bureaucratie “brexitienne” a le secret : l’accord commercial n’entrera en vigueur vendredi que de manière temporaire, jusqu’au 28 février 2021, le temps que les États membres et le Parlement européen ratifient le texte, tout comme le Parlement britannique. L’accord dit “de retrait” – qui protège entre autres les droits des citoyens de chaque côté du Channel et évite l’établissement d’une frontière physique sur l’île d’Irlande – est entré en vigueur, lui, au 1er février 2020.

Des visas pour des séjours longs

Conformément à ce qui a été scellé par le texte de divorce il y a quatorze mois, les touristes français se rendant au Royaume-Uni auront besoin, à partir de vendredi, d’un visa pour une visite de plus de six mois. À partir du 1er octobre 2021, un passeport sera également nécessaire, la carte d’identité ne suffisant plus. Pour travailler, il faudra un visa. “C’est le changement le plus évident, souligne Yves ­Bertoncini, consultant en affaires européennes. Les jeunes Français ne pourront plus aller facilement décrocher un job d’été à Londres et vice-versa. Londres veut donner la priorité aux travailleurs locaux.”

Pas de quotas ni de droits de douane

Conclu de haute lutte jeudi soir, l’accord “de commerce et de coopération” de 1.500 pages repose sur le principe du libre-échange. Il couvre non seulement les biens et les services, mais aussi d’autres domaines comme l’investissement, la concurrence, les aides d’État, la transparence fiscale, le transport aérien et routier… Avec ce traité commercial, l’Europe offre aux Britanniques un accès inédit, sans droits de douane ni quotas, à son immense marché de 450 millions de consommateurs, tandis que les firmes européennes continueront à échanger avec 66 millions de Britanniques, pour un montant global de 700 milliards d’euros. Ou comment tout changer pour ne rien changer?

Lire aussi – Brexit : ce qui va changer pour les Français et les Britanniques à partir du 1er janvier

“Il n’y aura pas de tarifs douaniers, mais on réinstitue un contrôle des douanes avec des déclarations d’importation et d’exportation, ce qui risque de faire chuter le PIB britannique d’environ 4% dans les vingt prochaines années, nuance Tara Varma, directrice à Paris de l’European Council on Foreign Relations (ECFR). Les Européens ont réussi à conserver leur marque de fabrique, qui est d’imposer un certain standard. Le risque de voir un paradis fiscal s’instituer, de type ‘Singapour-sur-Tamise’, s’éloigne également.”

Cette ouverture sera assortie de strictes conditions : les entreprises d’outre-Manche devront respecter un certain nombre de règles en matière d’environnement, de droit du travail et de fiscalité pour éviter tout dumping, mais aussi en matière d’aides d’État. Côté transports, la connectivité aérienne, routière, ferroviaire et maritime “s’opérera dans la continuité et la durabilité”, selon la Commission européenne, mais dans des conditions “pas aussi favorables que dans celles du marché unique”. “Les compagnies britanniques ne pourront plus faire de cabotage, autrement dit opérer des vols Londres-Paris-Barcelone-Munich-Londres, décrypte Yves ­Bertoncini. Mais l’essentiel, comme les vols Londres-Paris, est maintenu.”

Une coopération sécuritaire limitée

Autre pilier fondamental parachevé jeudi : le “partenariat pour la sécurité”. Les autorités policières et judiciaires nationales continueront leur collaboration dans le domaine de la lutte contre la criminalité et du terrorisme. Mais la politique étrangère, la sécurité extérieure et la coopération en matière de défense ne sont pas couvertes par l’accord, Londres n’ayant pas souhaité les inclure dans la négociation. Les deux parties ne pourront donc pas coordonner des réponses communes, par exemple en termes de sanctions.

“Il semble bizarre de séparer la politique sécuritaire et extérieure, tant ces deux domaines sont liés, observe ­Tara ­Varma. Les Britanniques vont rester des partenaires dans l’Otan, ainsi qu’au niveau bilatéral avec la France, notamment sur le Sahel. Ils continueront à avoir accès aux renseignements anglo-saxons en étant membres des Five Eyes, mais ils vont perdre accès à beaucoup de données européennes.”

La pêche européenne amputée

C’est le secteur sur lequel le Premier ministre britannique, ­Boris ­Johnson, s’est arc-bouté jusqu’au bout, drapé dans sa souveraineté, alors que l’enjeu économique pour le Royaume-Uni était limité (0,1 % de son PIB). Le texte prévoit finalement une période de transition de cinq ans et demi (jusqu’en juin 2026) à l’issue de laquelle les pêcheurs européens auront progressivement renoncé à 25% de leurs prises, qui s’élèvent chaque année à 650 millions d’euros. “BoJo” leur réclamait au départ 80%… L’accès aux eaux britanniques sera ensuite renégocié annuellement, privant le secteur de visibilité, d’où sa crainte d’être le “grand perdant” du compromis.

Erasmus sacrifié

C’est la “mauvaise nouvelle” de cet accord, selon la chercheuse ­Tara ­Varma. ­Boris ­Johnson a choisi d’abandonner le programme d’échanges Erasmus, le qualifiant d'”extrêmement cher”. Pour les étudiants européens au Royaume-Uni – près de 150.000 actuellement –, s’inscrire dans une université outre-Manche sera désormais plus complexe et plus coûteux. Les étudiants britanniques, eux, bénéficieront d’un programme national pour étudier à l’étranger.

Lire aussi – Qu’est-ce que le programme Erasmus que le Royaume-Uni va abandonner?

Quid en cas de rififi?

En cas de coup de canif dans le traité, par exemple sur les normes de production, les deux parties pourront activer rapidement des mesures de rétorsion, comme des droits de douane. Les désaccords seront tranchés non plus devant la Cour de justice de l’Union européenne, Londres s’y étant fermement opposée, mais devant un “conseil de partenariat conjoint”. “Cela va dépendre de la capacité des uns et des autres à fonctionner de bonne foi, analyse ­Tara ­Varma. Mais je pense que les entreprises britanniques sont prêtes à jouer le jeu des normes.”

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