Concentration des pouvoirs, leader omniscient et conflit d’actionnaires peuvent vite mettre en danger une entreprise cotée. Au-delà du cas Renault, découvrez d’autres entreprises à la gouvernance particulière.

Socle d’une bonne exécution stratégique, la gouvernance est pourtant souvent malmenée au sein des entreprises cotées.

Au point de constituer un sérieux talon d’Achille. L’affaire Renault-Nissan en est l’archétype. Absence de contre-pouvoirs, flou des responsabilités, rancœurs accumulées…

Pendant deux mois, de révélations en rebondissements, l’affaire, digne d’une tragédie antique, où le fils spirituel Hiroto Saikawa vient tuer le père tout-puissant, Carlos Ghosn, a jeté une lumière crue sur les faiblesses du premier constructeur automobile mondial avec plus de 10 millions de véhicules commercialisés.

Les dossiers sensibles

La rédaction du Revenu vous propose un coup de projecteur sur les dossiers les plus sensibles pour lesquels les questions de gouvernance font peser un risque sur la valorisation.

Parmi les cas retenus, les menaces de conflits d’actionnaires (Icade, Renault), le poids excessif d’un homme clé, les cohabi­tations délicates ou difficiles (Accorhotels, PeugeotEssilorluxottica) sont des cas fréquents.

Ainsi, chez le numéro un mondial de l’optique, les ingrédients d’un accès de tension sont réunis. Or, c’est par temps calme qu’une gouvernance se soigne et se fortifie.

Vous n’y trouverez pas d’autres cas plus classiques, comme CasinoRallye ou Vivendi-Groupe Bolloré, ces sociétés où le pouvoir de dirigeants puissants se fonde sur le recours à des holdings en cascade.

Les faiblesses de tels schémas de gouvernance pour le respect des droits et intérêts des actionnaires minoritaires sont bien connues.

Vous n’y trouverez pas non plus certaines affai­res emblématiques comme Tesla, le champion américain du véhicule électrique, confronté à une «Musk dépendance» bien délicate. Quand la tempête arrive, il est souvent déjà très tard.

Ci-dessous découvrez trois des sept sociétés les plus vulnérables ainsi que le cas particulier des dirigeants «irremplaçables». Dans Le Revenu n°1517, disponible en kiosque ce vendredi 1er février, ou dans notre boutique en ligne, retrouvez notre éclairage sur Accorhotels, Peugeot, CNP Assurances et Essilorluxottica.


Renault : de la toute-puissance au séisme stratégique

Rétrospectivement, c’est presque la surprise qui l’emporte.

Comment Renault s’est-il hissé au sommet de l’industrie automobile mondiale avec de telles failles dans sa gouvernance ?

Car la liste est longue, et sans doute incomplète. Une personnalisation du pouvoir à outrance avec Carlos Ghosn, des polémiques à répétition sur le niveau de rémunération des dirigeants – un pan de critiques sans doute en deçà de la réalité si les accusations de dissimulation de Nissan sont avérées –, une absence criante de plan de succession, un entrelac de participations croisées et, surtout, un flou total sur la géographie réelle des pouvoirs au sein de l’Alliance Renault-Nissan.

Unique dans le secteur automobile, l’Alliance était davantage marquée par l’opacité que par la clarté : une alliance où 43% du capital d’une filiale ne donne pas la possibilité de peser sur son conseil d’administration, une alliance où les filiales offshore concentrent davantage de pouvoirs que ceux des maisons mères…

Un nouveau tandem

Le départ contraint de Carlos Ghosn ouvre un nouveau chapitre.

Mais, le 24 janvier, la désignation du tandem Jean-Dominique Senard-Thierry Bolloré, respectivement au poste de président et de directeur général de Renault, ne marque que le début du grand chantier de la gouvernance Renault-Nissan.

Les épisodes de la désignation des prochains présidents de Nissan et de Renault-Nissan BV, la filiale néerlandaise qui porte l’essentiel des coopérations des deux groupes automobiles, seront décisifs : la survie des deux groupes dans un paysage automobile mondial marqué par l’essor des véhicules à propulsion électrique et autonomes est à ce prix.

Rappel de notre conseil : conservez l’action Renault.


Icade : combat de minoritaires

Au printemps 2018, la tension publique entre la Caisse des Dépôts et le Crédit Agricole sur la gouvernance d’Icade avait surpris.

L’épisode dérogeait à la ligne de conduite habituelle d’un règlement des différends entre investisseurs institutionnels, où la plus grande discrétion prévaut d’ordinaire.

Alors détenteur de 18,5% d’Icade suite à la reprise des 13% de Groupama, Crédit Agricole Assurance, la branche d’assurance de la banque mutualiste, demande deux postes d’administrateurs supplémentaires.

À la Caisse des Dépôts, le refus est cinglant. Pas question pour l’institution de la rue de Lille de se voir dicter sa conduite, malgré une part limitée à 39% du capital. La démarche est perçue par l’équipe dirigeante, installée depuis peu, comme une tentative de lui forcer la main.

Conflit d’intérêts ?

Crédit Agricole est soupçonné de vouloir pousser à un démantèlement.

Le reproche de conflit d’intérêts n’est pas loin : Crédit Agricole est en effet présent dans le capital de plusieurs autres grandes sociétés immobilières françaises (Covivio, Gecina, etc.).

Or, la foncière cotée constitue un maillon essentiel de sa nouvelle stratégie de «banque de territoires».

Le verdict des actionnaires lors de l’assemblée générale sera sans appel : fin avril, les candidats de la Banque verte sont écartés. Un modus vivendi aurait depuis été trouvé.

Crédit Agricole devrait gagner un poste d’administrateur supplémentaire au printemps prochain – soit deux représentants – sans pour autant atteindre un poids proportionnel à sa part dans le tour de table.

Une stratégie de l’apaisement. Jusqu’à la prochaine crise ?

Rappel de notre conseil : achetez le titre Icade.


Crédit Agricole : un groupe qui n’existe pas !

Au sein du secteur bancaire européen, ce sont des chif­fres à faire pâlir d’envie plus d’un concurrent.

Avec 7,1 milliards d’euros de résultat net et 14,9% de solvabilité en 2017, Groupe Crédit Agricole figure non seulement parmi les géants du continent mais il compte aussi parmi les plus solides.

Sauf que… Groupe Crédit Agricole n’existe pas en tant que tel ! Du moins sur un plan capitalistique. Ces chiffres agrègent ceux d’entités bien réelles mais indépendantes les unes des autres.

Au-delà de liens culturels puissants, aucune attache capitalistique n’unit les 39 caisses régionales. Elles contrôlent 56% de Crédit Agricole SA. Or, c’est cette filiale cotée qui nomme les directeurs généraux des banques régionales. Une boucle de pouvoir pour le moins singulière.

D’où cette question récurrente : où est le pouvoir chez Crédit Agricole ?

Organisation simplifiée

Pourtant, impossible de nier que ces dernières années, sous la houlette du tandem Philippe Brassac-Dominique Lefebvre, la banque mutualiste a fait de réels progrès en termes de transparence des responsabilités et de simplification de l’organisation.

La cession des parts de Crédit Agricole SA dans les caisses régionales (opération Eurêka) et l’unification des présidences dans les mains de Dominique Lefebvre ont permis de clarifier les rôles.

Mais cette démarche de longue haleine tient avant tout à l’engagement des dirigeants. Pour être pérenne, elle doit désormais se traduire par une intégration plus poussée de ses structures.

La galaxie Crédit Agricole – dans sa richesse et sa complexité – y est-elle prête ?

Rappel de notre conseil : achetez l’action Crédit Agricole.


Le cas des dirigeants «irremplaçables»

Faites le test. LVMH ? Iliad ? En lisant les noms de ces deux groupes, il est fort à parier que ceux de Bernard Arnault et Xavier Niel vous seront venus à l’esprit.

Poussons l’expérience plus loin : Unibail-Rodamco-Westfield ? Sanofi ? Peu de chances que vous y associez Christophe Cuvillier ou Olivier Brandicourt, pourtant tous deux aux commandes de ces fleurons du CAC 40.

Cette dépendance de l’entreprise à son principal dirigeant ou fondateur est un sujet de préoccupation des investisseurs et même du gendarme financier.

En novembre 2018, dans son rapport annuel consacré à la gouvernance, l’AMF regrettait le manque de transparence des entreprises sur l’existence des plans de succession, quand ils existent…

Les groupes familiaux sont loin d’être les plus mauvais élèves – Bouygues et JCDecaux en témoignent.

À l’inverse, pour Teleper­for­mance, Scor et Arkema, la dépen­dan­ce respective à Daniel Jullien, Denis Kessler et Thierry Le Hénaff paraît importante, sinon excessive.