Birmanie : après des mobilisations massives, la loi martiale décrétée dans plusieurs quartiers de Mandalay – Le Monde

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La junte formera une « démocratie véritable et disciplinée », a déclaré Min Aung Hlaing.

C’est sa première déclaration publique depuis le putsch du 1er février. Le général Min Aung Hlaing, commandant en chef de l’armée, qui a pris le pouvoir en Birmanie, s’est adressé, lundi 8 février à la nation. Min Aung Hlaing a justifié à la télévision le coup d’Etat qui a renversé Aung San Suu Kyi. « Nous enquêtons sur les autorités responsables en ce qui concerne ces fraudes électorales », a-t-il précisé.

Les généraux putschistes contestent les résultats des élections de novembre 2020, remportées par la Ligue nationale pour la démocratie (LND) – le parti de Mme Suu Kyi. Ils ont mis fin le 1er février à une fragile transition démocratique, en instaurant l’état d’urgence pour un an et en arrêtant l’emblématique dirigeante ainsi que d’autres membres de la LND. Depuis, plus de 150 personnes – députés, responsables locaux, activistes – ont été interpellées et sont toujours en détention, selon l’Association d’assistance aux prisonniers politiques (AAPP), basée à Rangoun.

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Lundi, le chef de l’armée a promis la tenue de nouvelles élections législatives après la création d’une nouvelle commission électorale, et la remise du pouvoir entre les mains du vainqueur du scrutin. La junte formera une « démocratie véritable et disciplinée », a ajouté Min Aung Hlaing. Il a assuré que l’armée n’entendait pas gouverner le pays comme lors des nombreuses périodes de dictature militaire qu’a connues la Birmanie depuis son indépendance, en 1948. La politique étrangère restera inchangée, et les autres pays seront encouragés à investir en Birmanie, a poursuivi le général.

Trois journées de manifestation

Manifestation à Mandalay, le 8 février 2021.

Cette allocution télévisée s’est tenue alors que des foules massives ont manifesté, lundi 8 février, pour la troisième journée de suite en Birmanie afin de protester contre le coup d’Etat. Plusieurs centaines de milliers de personnes, d’après diverses estimations, se sont notamment rassemblées à Rangoun, la capitale économique. Des manifestations ont également eu lieu dans de nombreuses autres villes du pays alors qu’un appel à la grève générale a été lancé par les contestataires.

« Des actions doivent être prises (…) contre les infractions qui troublent, empêchent et détruisent la stabilité de l’Etat et la sécurité publique », a fait savoir lundi la chaîne MRTV, contrôlée par l’Etat. Il s’agit du premier avertissement lancé par les autorités depuis le début des manifestations samedi, mais la pression monte : la police a fait usage de canons à eau à Naypyidaw, la capitale. Deux personnes y ont été blessées, selon des journalistes de l’Agence France-Presse (AFP), tandis que des images diffusées sur les réseaux sociaux montraient deux protestataires à terre après avoir été visés par les canons.

A Mandalay, la deuxième ville de Birmanie, la loi martiale a été décrétée dans plusieurs quartiers, ont annoncé les autorités locales. Les manifestations et les rassemblements de plus de cinq personnes sont désormais interdits, et un couvre-feu est instauré de 20 heures à 4 heures (heure locale), précise la déclaration.

A Rangoun, des ouvriers ont rejoint le mouvement ainsi que des moines en robe safran, des avocats, des étudiants, et des infirmières agitant des drapeaux rouges aux couleurs de la Ligue nationale pour la démocratie (LND). « Libérez nos dirigeants », « respectez nos votes », « rejetez le coup d’Etat », pouvait-on lire sur des banderoles. « Avant nous vivions dans la crainte, mais nous avons eu un gouvernement démocratique pendant cinq ans. Nous n’avons plus peur. On ne se laissera pas faire », a lancé Kyaw Zin Tun, ingénieur de 29 ans.

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Silence de l’armée

A Naypyidaw, la capitale birmane, le 8 février.

Dimanche, les manifestations, les plus importantes depuis le soulèvement populaire de 2007 violemment réprimé par l’armée, se sont déroulées sans incident majeur. La police a tiré des coups de semonce en l’air pour disperser un groupe de contestataires à Myawaddy (Sud-Est), d’après les médias locaux. Quatorze personnes ont été interpellées avant d’être relâchées, selon l’AAPP. A la tombée de la nuit, les foules se sont dispersées dans le calme.

Les connexions Internet ont été partiellement rétablies dimanche après avoir été très perturbées pendant vingt-quatre heures. Les données mobiles ont aussi été restaurées, a fait savoir le Norvégien Telenor, l’un des principaux fournisseurs d’accès du pays. L’accès à Facebook, outil de communication pour des millions de Birmans, restait en revanche restreint lundi. Beaucoup détournaient la censure en utilisant des VPN, outils qui permettent de contourner les restrictions géographiques.

« Solidarité avec le peuple birman »

Le pape François a exprimé dimanche sa « solidarité avec le peuple birman ». Lundi, il a appelé l’armée birmane à libérer les prisonniers politiques et à remettre le pays sur le chemin de la démocratie. « Le chemin de la démocratie emprunté ces dernières années a été brusquement interrompu la semaine dernière », a déclaré le pape lors de ses vœux au personnel diplomatique. « Cela a conduit à l’emprisonnement d’un certain nombre de dirigeants politiques, qui, je l’espère, seront rapidement relâchés ; ce qui serait un signe d’encouragement en faveur d’un dialogue sincère pour le bien du pays », a-t-il dit.

Quelques jours plus tôt, l’Organisation des Nations unies (ONU) avait appelé à la libération des détenus, mais n’avait pas condamné formellement le coup d’Etat dans sa déclaration commune, Pékin et Moscou, soutiens traditionnels de l’armée birmane aux Nations unies, s’opposant à cette formulation. Les Etats-Unis et l’Union européenne font de leurs côtés planer la menace de sanctions.

La Birmanie a vécu sous le joug des militaires pendant près de cinquante ans depuis son indépendance, en 1948. Une libéralisation progressive avait débuté en 2010, puis un gouvernement civil, dirigé de facto par Aung San Suu Kyi, était arrivé au pouvoir après la victoire de la LND aux élections de 2015. Le parti a remporté à nouveau massivement les législatives, en novembre, un scrutin dont les militaires contestent la régularité, même si des observateurs internationaux n’ont pas constaté de problèmes majeurs. En réalité, les généraux craignaient de voir leur influence diminuer après la victoire de la LND, qui aurait pu vouloir modifier la Constitution très favorable aux militaires.

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Très critiquée il y a encore peu par la communauté internationale pour sa passivité dans les violences contre les Rohingya – ethnie musulmane dans un pays majoritairement bouddhiste –, Aung San Suu Kyi, en résidence surveillée pendant quinze ans pour son opposition à la junte, reste adulée dans son pays. L’ex-dirigeante serait « en bonne santé », assignée à résidence à Naypyidaw, la capitale, d’après son parti. L’armée a promis des élections libres à la fin de l’état d’urgence.

Le Monde avec AFP et Reuters

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