Biélorussie : Qui est Svetlana Tikhanovskaïa, la principale opposante au « dernier dictateur d’Europe » ? – 20 Minutes

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Svetlana Tikhanovskaïa à Minsk en Biélorussie, le 14 juillet 2020. — Natalia Fedosenko/TASS/Sipa USA/
  • Candidate surprise, Svetlana Tikhanovskaïa a bouleversé l’élection présidentielle biélorusse, suscitant l’espoir de milliers de partisans.
  • Cette « femme ordinaire », comme elle se décrit, a fui le pays après l’annonce de sa défaite (9 %) face à Loukachenko, qui affirme avoir recueilli 80 % des voix.
  • Depuis l’annonce des résultats, elle a fui le pays, en direction de la Lituanie, sous la pression des autorités, selon son équipe de campagne.

Sur les dernières vidéos que l’on a vues d’elle, elle apparaît fatiguée, le regard dans le vide. Une image qui détonne avec celles de la candidate à l’élection présidentielle, quelques jours plus tôt, celle de l’inconnue qui a connu une fulgurante ascension. En quelques mois, Svetlana Tikhanovskaïa a fait naître un nouvel espoir en Biélorussie face à l’inamovible Alexandre Loukachenko, vingt-six années de pouvoir et un surnom : « Le dernier dictateur européen. »

C’est un concours de circonstances qui propulse Svetlana Tikhanovskaïa dans la campagne présidentielle, quand son mari Sergueï, star d’Internet dans son pays, est emprisonné par les autorités. Il était candidat, elle le remplace au pied levé. Elle réunit les 100.000 parrainages d’électeurs (une quantité considérable dans un pays de 9 millions d’habitants) nécessaires. La commission électorale valide sa candidature à la surprise générale, quand celles de deux opposants, jugés plus “sérieux”, sont rejetées.

« J’étais endormie toutes ces années »

« Tout ce que je fais, je le fais pour lui d’abord. Pour sa liberté, parce que je l’aime tellement. J’aime mes enfants et mon mari. J’aime les Biélorusses qui veulent se sentir libres, qui veulent pouvoir dire ce qu’ils veulent sur le gouvernement », a-t-elle déclaré dans une interview à Sky News. Professeure d’anglais de formation – elle le parle couramment –, elle a arrêté sa carrière pour s’occuper de son premier enfant, né malentendant. Pendant plusieurs années, elle est mère au foyer.

Mais quand son mari décide de se lancer dans la course à la présidentielle, la novice en politique l’accompagne dans ses déplacements, et voit ce qu’il voit. Svetlana Tikhanovskaïa dit s’être réveillée à ce moment-là. « Comme beaucoup de Biélorusses, j’étais endormie toutes ces années. J’avais un revenu et une famille et je vivais dans une coquille comme tout le monde », raconte-t-elle. Elle réalise alors l’état réel du pays – la pauvreté, l’économie exsangue, l’arbitraire du pouvoir et « la grossièreté de notre président ».

Une « pauvre nana », pour son adversaire

Pendant qu’elle rassemble des milliers de partisans, son adversaire justement, Alexander Loukachenko, refuse de lui accorder du crédit. Pour lui, qui dit ne « pratiquement rien savoir » de sa rivale, elle est une « pauvre nana », une « pauvre petite chose ». The Village, un site d’information biélorusse, la qualifie de « Jeanne d’Arc accidentelle ». Elle; se décrit comme « une femme ordinaire ».

Celle qui a remis du suspense et ravivé l’intérêt autour de l’élection biélorusse a rapidement gagné en assurance. A la surprise générale, ses premières interventions télévisées sont un succès. En pleine épidémie de coronavirus, qualifiée de « psychose » par le pouvoir, elle dénonce les dérives et mensonges du régime. Son programme ? C’est l’un de ses points faibles : il reste flou, mis à part certaines mesures comme la libération des prisonniers politiques, un référendum constitutionnel puis l’organisation de nouvelles élections libres.

Appels anonymes et menaces

Malgré tout, son style simple, direct, trouve un écho chez nombre de ses compatriotes, un style très différent de celui de son mari, qui s’illustrait par des vidéos coup de poing dénonçant la corruption du régime de Loukachenko. Si sa campagne fait mouche, elle dérange aussi. « Sveta », comme l’appellent ses partisans, reçoit des appels anonymes, la menaçant de la jeter en prison et de placer ses deux enfants à l’orphelinat. « J’abandonnerais si j’étais seule », a-t-elle déclaré à Sky News, avant de se reprendre en souriant. « C’est certain… Je pense… Ok, peut-être pas ». « J’ai peur pour toi », lui a envoyé son fils un jour par SMS.

Lundi, les résultats tombent : le président Loukachenko revendique une écrasante victoire, avec 80 % des voix, 9 % pour son opposante. « Le pouvoir doit réfléchir à comment nous céder le pouvoir. Je me considère vainqueur », a-t-elle réagi. Des dizaines de milliers de manifestants se rassemblent dans les rues de la capitale Minsk et de plusieurs grandes villes du pays pour protester contre le gouvernement.

Un départ précipité en Lituanie

Selon l’ONG de défense des droits humains Viasna, la répression des manifestations à Minsk a fait un mort et des dizaines de blessés. Si elle a accusé le régime de « se maintenir par la force » après la répression des manifestations dans la nuit de dimanche à lundi, Tikhanovskaïa ne rejoint pas les protestations, malgré les appels qui circulent en ligne.

A l’étranger, Paris, Berlin et Londres ont condamné la répression et émis des doutes sur l’élection. L’Union européenne ne l’a jugée « ni libre ni équitable », dans une déclaration approuvée par les 27 Etats membres. A l’inverse, les dirigeants russes et chinois, Vladimir Poutine et Xi Jinping, ont félicité le président Loukachenko.

Depuis, Svetlana Tikhanovskaïa a fui en Lituanie, où se trouvent ses deux enfants. Elle dit avoir pris « seule » cette « décision très difficile ». Un départ sous la menace, selon son équipe de campagne. « Je pensais que cette campagne (présidentielle) m’avait endurcie et donné la force de tout supporter. Mais je suis sans doute restée la femme faible que j’étais au début », a-t-elle expliqué dans une vidéo, le visage fatigué. Reste à savoir si ce départ suffira à éteindre le feu de la contestation en Biélorussie, où ce vote en faveur de Tikhanovskaïa résonne comme un avertissement pour Loukachenko, comme le message d’une population avide de liberté.

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