Dysfonctionnements bien réels mais inavouables, ou “faisceau de contre-vérités et d’approximations” ? Entre Alexandre Benalla et l’Elysée, une bataille sur les faits s’est installée depuis que Le Monde a divulgué, ce jeudi 27 décembre, que l’ancien membre du cabinet d’Emmanuel Macron avait utilisé un passeport diplomatique pour effectuer plusieurs voyages privés durant l’automne. Une révélation qui a valu à Alexandre Benalla, déjà mis en examen pour violences volontaires, l’ouverture d’une enquête pour abus de confiance à la suite d’une saisine de la justice par le Quai d’Orsay.

Ce dimanche 30 décembre dans Mediapart, Alexandre Benalla a ajouté un peu plus d’huile sur le feu, affirmant qu’après avoir rendu ses deux passeports diplomatiques en août, un conseiller du palais présidentiel les lui a restitués en secret en octobre ! Depuis, la présidence de la République mais aussi le ministère des Affaires étrangères ont répliqué par communiqués interposés. Mais les zones d’ombre restent encore nombreuses. Marianne fait le point sur ce qui reste à élucider.

Pourquoi un passeport diplomatique a-t-il été attribué à Alexandre Benalla ?

Comment l’ex-garde du corps du président a-t-il pu se retrouver en possession de ce précieux sésame qu’est le passeport diplomatique, une pièce d’identité spéciale qui requiert des autorités des pays visités de “laisser passer librement le titulaire du présent passeport et de lui donner aide et protection” ?

Si l’on consulte les règles d’obtention du fameux passeport, sa délivrance à Alexandre Benalla n’a rien d’évident. Une seule institution est en mesure de le fournir : le ministère des Affaires étrangères, comme le spécifie un décret de 2012. Un arrêté du 11 février 2009 dresse la liste des personnes habilitées à détenir un passeport diplomatique : on y trouve les haut fonctionnaires en mission pour le gouvernement français, les membres du gouvernement, les présidents de la République, du Sénat et de l’Assemblée nationale, ou encore les “conseillers spécialisés occupant un poste de chef de service auprès d’une mission diplomatique française à l’étranger“. L’arrêté indique en outre que les “titulaires d’une mission gouvernementale diplomatique” peuvent obtenir le document “lorsque l’importance de cette mission est jugée suffisante par le ministre des affaires étrangères.

Mais Alexandre Benalla ne rentre dans aucune de ces cases-là, puisque lors de son passage à l’Elysée, il n’était “que” chargé de mission au service de la sécurité du chef de l’Etat. Seule possibilité : que le Quai d’Orsay ait eu une conception pour le moins extensive de la “mission gouvernementale diplomatique“… C’est ce que semble indiquer le communiqué du ministère, publié ce lundi 31 décembre : “Il est d’usage que les membres de la chefferie de cabinet du Président de la République bénéficient d’un tel passeport, à raison des responsabilités qu’ils exercent auprès du chef de l’Etat, notamment pour l’organisation de ses déplacements à l’étranger“.

C’est ce qu’avait affirmé Alexandre Benalla devant la commission d’enquête du Sénat le 19 septembre, assurant que la délivrance de passeports diplomatiques était “automatique pour l’ensemble du personnel qui peut être amené à se déplacer avec le président de la République“. Un précédent article publié par Mediapart estimait pourtant que “l’argument des voyages avec le président de la République paraît fragile“, un ancien membre des cabinets ministériels expliquant : “Quand vous voyagez officiellement avec le président, vous n’avez même pas besoin de passeport diplomatique. On vérifie juste que vous êtes sur la liste de la délégation et vous échappez aux contrôles à l’arrivée“.

Pourquoi Alexandre Benalla a-t-il disposé de deux passeports ?

L’ex-conseiller d’Emmanuel Macron n’a pas eu un, mais deux passeports diplomatiques. Le premier lui a été délivré le 2 juin 2017, le second le 20 septembre de la même année. Pour expliquer ce fait, le quai d’Orsay invoque dans son communiqué des raisons logistiques, la volonté de “faciliter les déplacements des titulaires“. Il n’est en effet pas rare, pour les grands voyageurs, de devoir détenir deux passeports : ceci permet d’en avoir toujours un sous la main lorsque l’on effectue un dépôt pour demander un visa ; mais surtout, on évite les tracasseries administratives liées au fait de vouloir se rendre à la fois en Israël et dans certains pays arabes.

Etrangeté, toutefois : le renouvellement jusqu’en 2022 du premier des deux passeports diplomatiques d’Alexandre Benalla le 24 mai 2018, soit 23 jours après l’incartade du conseiller place de la Contrescarpe…

Quand Alexandre Benalla a-t-il rendu ses passeports diplomatiques ?

Devant la commission sénatoriale du 19 septembre, Alexandre Benalla a affirmé avoir laissé les sésames dans son ancien bureau de l’Elysée. Dans ses récentes interviews à la presse, il indique à chaque fois avoir rendu les passeports fin août à la présidence. De son côté, le quai d’Orsay livre une version beaucoup moins fluide des événements : il indique qu’un “premier courrier recommandé avec accusé de réception a été envoyé le 26 juillet 2018“, auquel Benalla n’aurait pas répondu… sauf que le ministère affirme avoir envoyé un deuxième courrier “à une autre adresse dans l’Eure“, une lettre qui aurait été “bien réceptionnée par un mandataire de M. Benalla le 6 août 2018“.

Problème : l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron certifie lui n’avoir reçu qu’un seul courrier, et n’avoir pas été mis au courant que le quai d’Orsay voulait récupérer les “passeports diplo’“. Le ministère insiste dans sa version : “En l’absence de restitution, une nouvelle lettre de relance avec accusé de réception a été envoyée le 10 septembre à la même adresse dans l’Eure ; cette fois, M. Benalla n’a pas retiré, ni fait retirer ce document qui a été renvoyé à l’administration par la Poste.” Le Quai d’Orsay indique en outre que le dépôt des passeports dans le bureau de Benalla à l’Elysée “n’a été à aucun moment confirmé“.

Dans tous les cas, le ministère des Affaires étrangères a fait preuve d’une grande indulgence à l’égard de l’ancien chef de cabinet-adjoint : si Alexandre Benalla a effectivement menti devant les sénateurs en prétendant ne plus disposer de ses passeports, le Quai d’Orsay aurait pu – voire dû, car c’est en théorie la règle qui s’applique à tout fonctionnaire – signaler ce mensonge sous serment à la justice, afin qu’elle ouvre une enquête. A minima, les huiles de la diplomatie française auraient pu réfuter publiquement ces propos, par voie de communiqué, par exemple. Ils ont préféré ne rien faire.

L’Elysée a-t-il permis à Alexandre Benalla de récupérer ses passeports diplomatiques ?

Il s’agit de la plus grosse bombe lâchée par Alexandre Benalla : l’ancien chargé de mission assure que les passeports diplomatiques qu’il avait rendus fin août lui ont été restitués début octobre… par un membre de l’Elysée, et ce en secret. “Au mois de septembre, on m’appelle pour me dire ‘Alex, on a encore un carton à toi avec des affaires, il faudrait que tu les récupères'”, raconte-t-il à Mediapart. “Quand je me rends à l’angle de l’avenue Gabriel et de la rue de l’Élysée pour récupérer ces effets début octobre, il y a dans un sac plastique un chéquier, des clés et… les passeports diplomatiques.” Benalla évoque un “salarié” qui aurait agi sur instruction de l’Elysée, “a minima le directeur de cabinet du président, ou au mieux le secrétaire général de l’Élysée” selon lui.

La réponse de l’Elysée sur ce point est sans équivoque : la présidence s’inscrit en faux et assure qu’elle ne détenait pas les passeports diplomatiques, et n’aurait donc pu en aucun cas les remettre à Alexandre Benalla. “L’Élysée a procédé depuis son licenciement à toutes les diligences pour récupérer les passeports et autres titres de l’intéressé. Il revient à la justice de donner suite à l’éventuelle utilisation de ces passeports diplomatiques par Alexandre Benalla depuis son départ de l’Élysée, utilisation dont l’Élysée n’avait pas connaissance avant que la presse ne la révèle“, certifie la présidence à l’AFP.

Dans son communiqué du 28 décembre, la présidence indiquait que dès le licenciement d’Alexandra Benalla, elle avait “demandé aux administrations compétentes de procéder aux démarches nécessaires afin que ces passeports soient restitués et ne puissent plus être utilisés“. Comment , dans ce cas-là, Benalla a-t-il pu se retrouver en possession de ces précieux documents, bien utiles pour faciliter ses périples internationaux de l’automne ? Mystère…

Pourquoi Alexandre Benalla a-t-il pu utiliser ses passeports diplomatiques pendant l’automne ?

Cette autre zone d’ombre est soulevée par Alexandra Benalla himself dans son entretien à Mediapart : comment a-t-il pu voyager tout l’automne dans “une dizaine de pays“, notamment en Afrique, en utilisant ses passeports diplomatiques pour mener des opérations d’ordre privé avec des intermédiaires sulfureux, sans que le gouvernement ne bouge le petit doigt ? Pour l’ex-cerbère, c’est limpide, on l’a laissé faire : le Quai d’Orsay n’avait qu’à “désactiver et inscrire à des fichiers” ses passeports, et aurait dû s’inquiéter “au bout de plusieurs lettres de relance soi-disant envoyées“.

S’il n’a fait “aucune démarche” pour récupérer les passeports, ce serait donc bien en raison des “instructions données dans le sens inverse“. Ce qui expliquerait même, d’après Benalla, la saisine du procureur par Jean-Yves Le Drian, incapable de “répondre aux journalistes“… “Quand vous voyagez à l’étranger avec un passeport diplomatique, l’ambassade de France est au courant que vous arrivez. Les services de sécurité pour certains pays comme Israël ou en Afrique sont au courant. La DGSE peut être au courant“, insiste Benalla. Alors, le pouvoir a-t-il été complaisant avec son ancien protégé ?

De son côté, l’Elysée plaide énergiquement l’ignorance. Dans son communiqué du 28 décembre, elle affirme qu’elle “ne dispose à ce stade d’aucune information remontée par les services de l’Etat concernés sur l’utilisation par M. Benalla des passeports diplomatiques qui lui avaient été attribués“. Ce lundi auprès de l’AFP, la présidence ajoute que Benalla ne l’a tenue au courant de ses déplacements que le 20 décembre, après la révélation de son voyage au Tchad dans la presse.

Quant au ministère des Affaires étrangères, il a lui aussi démenti dans le détail les allégations de l’ancien conseiller elyséen. Devant “l’absence de restitution” des passeports, le Quai d’Orsay indique qu’à la demande de la présidence, à l’automne, il a “lancé la procédure d’invalidation des passeports diplomatiques de M. Benalla, démarche confirmée le 8 novembre auprès du ministère de l’Intérieur“. A ce moment-là, d’après la version de Benalla, les documents lui avaient été rendus par un conseiller de l’Elysée début octobre près d’un mois après qu’il les avait laissés dans son bureau. Soit Benalla ou le gouvernement ment, soit il y a une taupe dans le palais présidentiel…

Concernant l’absence de mesures pour récupérer les passeports, le ministères des Affaires étrangères s’inscrit là encore en faux. Sur le délai pris pour annuler les passeports diplomatiques de l’ancien conseiller, il serait le résultat de “raisons purement techniques“. “Il n’existe pas de remontée systématique d’informations vers le Quai d’Orsay lorsqu’un passeport diplomatique français est présenté aux contrôles nationaux“, indique ainsi le ministère, qui ajoute que “l’affirmation selon laquelle ‘quand vous voyagez à l’étranger avec un passeport diplomatique, l’ambassade de France est au courant que vous arrivez’ est purement fantaisiste (…)“. Ainsi, d’après le Quai, “aucune information sur l’utilisation par M. Benalla de ces documents n’est parvenue au ministère des Affaires étrangères jusqu’aux informations de presse récemment rendues publiques“. Un ensemble de raisons qui auraient permis à Alexandre Benalla d’être libre comme l’air durant plusieurs mois…

Alexandre Benalla et Emmanuel Macron ont-ils continué à dialoguer par téléphone depuis l’affaire ?

« Ça, ils ne pourront jamais le nier. Ça va être très dur de le démentir parce que tous ces échanges sont sur mon téléphone portable ». Au sujet cette dernière incertitude, Alexandre Benalla se montre fort bravache auprès de Mediapart. L’ex-conseiller sécurité d’Emmanuel Macron assure tranquillement continuer à discuter régulièrement avec le président, via l’application Telegram ! “Nous échangeons sur des thématiques diverses. C’est souvent sur le mode ‘comment tu vois les choses ?’. Cela peut aussi bien concerner les gilets jaunes, des considérations sur Untel ou sur Untel ou sur des questions de sécurité. C’est, en gros : ‘Comment tu sens le truc ?'”, développe Benalla. Et ce alors que le 24 décembre, auprès du Monde, l’Elysée assurait n’entretenir “plus aucun contact” avec le protégé devenu paria…

D’après Alexandre Benalla, ce n’est qu’à la suite des révélations de Mediapart sur son utilisation des passeports diplomatiques que le “lien” avec le chef de l’Etat a été “coupé“. Dans un dialogue sur Whatsapp avec le journaliste de Mediapart Fabrice Arfi, Sylvain Fort, directeur de la communication de l’Elysée, tente de minorer la persistance du lien entre le président et son ancien garde du corps : “Rien n’interdit à Alexandre Benalla d’écrire au président, que celui-ci a pu une fois ou deux accuser réception“, plaide le conseiller, qui ajoute aussitôt que “jamais le Président n’a sollicité l’avis d’Alexandre Benalla ni confié à celui-ci de tâche particulière, comme Alexandre Benalla l’indique dans son interview.” Il est à noter que le démenti porte donc sur l’ampleur et la régularité des échanges, pas sur leur existence… Une énième tache de flou sur une affaire qui n’en finit pas d’assombrir la situation d’Emmanuel Macron.