Attentat de «Charlie Hebdo» : à la barre, les mots de l’épouse de Cabu et de la fille d’Honoré – Le Parisien

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Deux travailleurs acharnés, deux farouches antimilitaristes et, surtout, deux amoureux du dessin. Piliers de la bande de « Charlie Hebdo », Cabu et Honoré, tombés sous les balles des Kouachi à 76 et 73 ans, partageaient la même passion pour la caricature. Un génie du trait qu’ils mettaient au profit de la défense de leurs valeurs.

« L’antiracisme, l’antisémitisme, la lutte contre l’extrême droite, l’anticolonialisme, égrène Hélène Honoré, la fille du dessinateur, appelée à la barre ce jeudi matin. Mais sa valeur fondamentale, celle qui constituait sa colonne vertébrale, c’était le droit pour tous à une vie digne. C’était le sommet de sa conscience politique. »

« Cabu est mort pour ses idées », insiste d’emblée Véronique Cabut, l’épouse du créateur du « Grand Duduche », qui souligne son amour de la liberté et son pacifisme viscéral. De la même génération, Cabu et Honoré partageaient en horreur la guerre d’Algérie.

À force d’abnégation, les deux hommes avaient réussi à faire ce qu’ils avaient décidé de leur vie. « Pendant 60 ans, Cabu n’a fait que dessiner. Il avait commencé à 15 ans au journal l’Union, dans sa région d’origine. C’était un journaliste, un dessinateur de presse, raconte son épouse, fière de citer par cœur son numéro de carte de presse. Il allait aussi dans les médias audiovisuels : Télématin, Soir 3, Droit de réponse de Michel Polac… Un jour, je me souviens qu’il avait reçu la lettre d’un jeune qui voulait être dessinateur. Il l’avait invité sur le plateau de l’émission. Il avait des lunettes, une coupe en brosse, il était pion : c’était Charb … »

Le parcours d’Honoré est moins linéaire. À 17 ans, il est contraint d’arrêter ses études pour aider sa mère dont l’épicerie a fait faillite. « Il trouvait ça tout à fait normal mais il a toujours voulu être dessinateur, détaille Hélène Honoré. Il a trouvé un travail de dessinateur industriel puis il est allé à Paris. C’était l’époque bénie pour les magazines. Il faisait surtout du dessin économique et littéraire et puis, en 1992, il y a eu Charlie Hebdo par lequel il est arrivé au dessin politique. »

Honoré avait l’habitude de dire à sa fille que dessiner, « c’est observer le monde ». Quant à Cabu, il commençait toujours ses personnages par les yeux. « Il savait capter le regard comme personne, confirme son épouse, très émue à la barre. Il était très admirateur des grands maîtres de la peinture, notamment Rembrandt. Je crois qu’on a vu tous les Rembrandt d’Europe et des Etats-Unis. Il collectionnait les livres. »

« Aujourd’hui, il me reste ses dessins mais jamais l’horreur ne me quitte »

Le 7 janvier, une souffrance infinie s’est abattue sur leurs proches. « On ne se remet jamais d’un tel drame : perdre l’homme de sa vie dans des conditions aussi affreuses… », souffle Véronique Cabut. « Quand je suis rentrée le soir à la maison, j’ai retrouvé sa table de dessin inerte, poursuit-elle. Sa phrase fétiche c’était : Véronique, ne t’inquiète pas. Ce jour-là, j’aurais eu raison de m’inquiéter. Aujourd’hui, il me reste ses dessins mais jamais l’horreur ne me quitte. Robert Badinter avait écrit cette phrase en évoquant la déportation de son père : On cicatrise de l’extérieur mais de l’intérieur jamais. »

Hélène Honoré, elle, ne se résout pas à la disparition de ce père aimant, attentionné et modeste. « Je rêve encore beaucoup de lui, je n’admets pas du tout sa mort », répète-t-elle. Dans ses songes, elle imagine ce qu’il aurait pu dire aux frères Kouachi s’ils lui en avaient donné l’occasion.

« Il leur aurait souri, leur aurait proposé de s’asseoir et leur aurait parlé de dessin. Il leur aurait expliqué qu’on peut rire et critiquer les dogmes mais qu’on ne se moque jamais des individus. Il leur aurait montré ses derniers dessins, ceux où il dénonçait la dictature sanglante de Bachar al-Assad en Syrie. Il leur aurait posé des questions sur leur enfance, sur leurs rêves. Peut-être même leur aurait-il parlé de leurs conditions de détention », raconte-t-elle tendrement.

« Mais tout ça je l’imagine. Je sais que ce n’est pas la réalité, poursuit-elle. La réalité, c’est la violence la plus extrême et la plus brutale que rien ne peut jamais justifier. Personne ne pourra jamais me dire pourquoi mon père est mort mais je sais qu’il n’a pas vécu pour rien. »

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