Attaque du Thalys : « Je pense qu’il était là pour tuer tout le monde », témoigne un rescapé – 20 Minutes

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Mark Moogalian à la barre de la cour d’assises spéciale, jeudi 19 novembre 2020 — ELISABETH DE POURQUERY / AFP
  • Quatre hommes, impliqués dans l’attaque d’un Thalys reliant Paris à Amsterdam en août 2015, comparaissent devant la cour d’assises spéciale depuis lundi. Deux personnes avaient été blessées.
  • Ayoub El-Khazzani, qui avait ouvert le feu à l’intérieur du train, répond de « tentative d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » et « association de malfaiteurs terroriste criminelle ». Ce citoyen marocain, alors âgé de 26 ans, agissait sur instruction d’Abdelhamid Abaaoud, coordinateur de la cellule terroriste ayant frappé la France et la Belgique en 2015 et 2016.
  • Plusieurs rescapés de l’attaque sont venus témoigner, ce jeudi, à la barre de la cour d’assises spéciale.

A la cour d’assises spéciale à Paris,

Mark Mougalian n’avait pas revu Ayoub El-Khazzani depuis la reconstitution de l’attaque. Le djihadiste de 31 ans, qui est jugé depuis lundi par la cour d’assises spéciale, avait ouvert le feu dans un Thalys le 21 août 2015, armé d’une kalachnikov et d’un pistolet Lugger, avant d’être maîtrisé par des passagers. Un professeur franco-américain, qui témoigne ce jeudi à la barre, avait été grièvement blessé après avoir reçu une balle dans le dos qui avait traversé son poumon et touché une artère. Allongé dans le couloir du train, Mark Moogalian avait perdu beaucoup de sang et s’était vu mourir. Il ne doit la vie qu’à l’intervention d’un militaire américain qui a mis ses doigts dans la plaie pour comprimer l’hémorragie. « C’est un vrai héros », estime aujourd’hui la victime.

Ce professeur d’anglais, qui enseigne à la Sorbonne, son épouse Isabelle et leur chien rentraient d’Amsterdam où ils avaient passé deux nuits. Le couple voyage en première classe et occupe les sièges 71 et 74 dans la voiture 12 du Thalys 9364 qui a quitté la capitale néerlandaise à 15h17. Costume noir, cravate rouge, accent à la Georges Eddy, Moogalian se remémore le moment où il a aperçu l’accusé entrer dans les toilettes « avec une petite valise à roulette ». Il a tout de suite trouvé son attitude étrange « parce que les toilettes sont vraiment petites ». Au bout d’une dizaine ou d’une quinzaine de minutes, il est allé voir ce qui se passait. Ce passager faisait peut-être un « malaise ».

« Je me suis dit que je voulais mourir avec mon mari »

Dans le sas, Damien, un autre passager de 28 ans, attend son tour pour aller aux toilettes. « J’ai tourné la tête, et la porte s’est ouverte », poursuit Moogalian. « J’aperçois alors un homme avec des gros yeux et une kalachnikov sur l’épaule droite. Je pensais que c’était un déguisement. Moi, Damien et ce monsieur, on s’est tous regardés pendant quelques secondes comme si on ne savait pas ce qui se passait. Damien l’a pris par le cou et je me suis dit que, là, c’était vrai. » Le Franco-Américain a immédiatement compris qu’il s’agissait d’un attentat. « Ça ne pouvait être que ça », ajoute-t-il, rappelant que le fusil d’assaut utilisé par Ayoub El-Khazzani « est une arme faite pour faire beaucoup de dégâts ».

Il rentre dans le wagon, et alerte son épouse Isabelle. « Va-t’en ! C’est du sérieux ! », lui lance-t-il. Elle jette un coup d’oeil en direction des toilettes et voit le canon de la kalachnikov. « Je ne suis pas partie très loin parce que je me suis dit que je voulais mourir avec mon mari, alors je me suis cachée sous des sièges quelques mètres plus loin. Je me suis accroupie pour pouvoir me lever plus vite », raconte Isabelle Mougalian, très émue. Manteau pourpre, cheveux blonds, yeux bleus, elle se rappelle à la barre avoir regardé « une très jolie jeune fille », recroquevillée près d’elle. Dans ses yeux, elle a vu la terreur et s’est demandée ce qu’elle faisait là. « De toute façon, on va tous mourir, on va tous se faire descendre », pense-t-elle sur le moment.

« Je pensais qu’il allait me mettre une balle dans la tête »

Son époux, lui, est retourné dans le sas où Damien est en prise avec l’assaillant. Les événements qui suivent sont « très flous » dans sa mémoire. Sans trop savoir comment, il s’est emparé de la kalachnikov de l’assaillant et s’est enfui avec dans le wagon. « Je dis en anglais : “I’ve got the gun.” Je fais trois pas et on m’a tiré dans le dos. » Le sang gicle. Mark Mougalian a l’impression de « flotter dans les airs ». Il trouve l’énergie nécessaire pour ramper et se cacher sous des sièges, à côté d’un autre passager. « Je me disais : “Le pauvre, je lui mets du sang sur sa chemise.” » Il tourne la tête et voit El-Khazzani venir dans sa direction. « Je pensais qu’il allait me mettre une balle dans la tête, j’attendais. Et puis, rien. »

« Pourquoi il ne vous a pas achevé ? », lui demande Me Sarah Mauger-Poliak, l’avocate pugnace d’El-Khazzani. « Parce que l’arme ne fonctionnait pas », répond Moogalian, qui a entendu des « déclics métalliques ».

« Il était très dur à maîtriser, même à un contre trois »

Dans la voiture, les détonations ont réveillé trois jeunes Américains, amis d’enfance. Anthony Sadler, un grand gaillard qui pratique le basket et le football américain, voyageait cet été-là en Europe avec son ami Spencer Stone, un soldat de l’US Air Force âgé de 23 ans. Ils ont été rejoints à Amsterdam par Aleksander Skarlatos, un militaire qui rentrait d’Afghanistan. Ensemble, ils décident de poursuivre leur périple et de prendre le train vers Paris.

Lorsqu’il ouvre l’œil, Anthony Sadler se retourne et voit El-Khazzani torse nu, sac à dos sur le torse, passer la porte coulissante, ramasser la kalachnikov que Mark Moogalian avait lâchée, et la recharger. « Deux secondes plus tard, Spencer Stone se lève et court vers [Ayoub El-Khazzani]. Il l’attrape par-derrière et commence à lutter avec lui. Tout ça se passe très vite, quelques secondes », raconte à la barre celui qui travaille aujourd’hui dans la finance. Aleksander Skarlatos et lui tentent d’aider leur ami. Mais l’assaillant est « très dur à maîtriser, même à un contre trois ». « Il n’arrêtait pas de sortir des armes », explique Sadler, aidé par une traductrice. Stone lui fait une clé d’étranglement tandis que Skarlatos le frappe à la tête avec le fusil d’assaut qu’il a ramassé.

« Il l’a frappé très fort mais ça n’a pas eu l’air de lui faire mal car il a continué à nous regarder avec son regard intense. » Asphyxié, le terroriste perd finalement connaissance. Il est attaché avec des cravates. A quelques mètres de là, Mark Moogalian perd, lui aussi, connaissance. Les yeux fermés, il revoit sa mère décédée deux mois auparavant. « Je ne savais plus que j’étais à bord du train. » Soudain, il se dit : « Si tu n’ouvres pas les yeux maintenant, tu ne les ouvriras plus jamais. » Il avait le choix entre « rester dans la maison de [son] enfance avec [sa] mère ou rentrer ». Il s’est excusé auprès de sa mère et a rouvert les yeux. « La moquette du Thalys était devenue noire de sang et je ne savais pas quoi faire », souffle sa femme entre deux sanglots.

« Il m’a sauvé la vie »

Spencer Stone lui prodigue alors les premiers soins. « Il m’a sauvé la vie », estime l’enseignant. « Il me parlait en anglais, faisait tout pour que je reste conscient. » « C’est quelqu’un de remarquable », complète son épouse Isabelle. Le train poursuit lentement son trajet et s’immobilise en gare d’Arras. Les policiers et les secours montent à bord. « Il faisait très beau, il y avait du soleil », se souvient Moogalian.

Reprenant espoir, il se met à faire « des petites blagues » avant d’être transporté à l’hôpital de Lille. « Vous pensez qu’El-Khazzani était là pour quoi ? », lui demande son avocat, Me Thibault de Montbrial. « Je pense qu’il était là pour tuer tout le monde. » Me Sarah Mauger-Poliak lui demande si son client peut s’adresser à lui car « il attend ce moment depuis longtemps ». Mark Moogalian répond : « Je n’accepte pas. »

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