Affaire Benjamin Griveaux : l’abaissement de la démocratie – Le Monde

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Benjamin Griveaux, au siège de l’AFP, à Paris, le 14 février 2020.

Editorial du « Monde ». Ce qu’on espérait ne jamais voir se produire en France est devenu bien réel, vendredi 14 février, lorsque Benjamin Griveaux, candidat LRM à la Mairie de Paris, a annoncé qu’il renonçait dans le but de protéger ses proches, après la diffusion sur les réseaux numériques d’une vidéo à caractère sexuel. Quelles que soient les faiblesses du candidat durant la campagne, l’histoire retiendra qu’une attaque au-dessous de la ceinture est venue à bout de ses ambitions. Un site, récemment créé, avait diffusé mercredi soir une vidéo intime et des messages connotés adressés à une femme, affirmant qu’ils émanaient de l’ancien porte-parole du gouvernement. Les réseaux sociaux les ont ensuite propagés.

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Montée pour nuire au candidat, l’opération implique notamment l’artiste contestataire russe Piotr Pavlenski, réfugié en France depuis 2017 et poursuivi pour des actes de violence. Elle a réussi au-delà de toute limite. Les quelques principes qui semblaient encore régir l’exercice de la vie publique en France ont volé en éclats. Exit la stricte étanchéité entre vie publique et vie privée. Pulvérisé le refus de confondre combat politique et ordre moral. Oublié le droit reconnu aux adultes d’entretenir une relation sexuelle librement consentie, tant qu’elle ne viole aucune loi.

Résister à ces dérives

D’aucuns évoqueront l’inéluctable américanisation de la vie politique française dans une allusion au puritanisme anglo-saxon, qui est venu à bout de nombre de carrières outre-Atlantique. D’autres souligneront l’irrépressible influence des réseaux sociaux sur l’exercice de la démocratie : à partir du moment où la technologie permet de monter puis d’orchestrer en un temps record, et dans une dimension planétaire, des campagnes ordurières, les candidats n’ont qu’à bien se tenir, surveiller leurs propos, faire taire leur portable. Ceinture et bretelles. Ce n’est pas acceptable. Il faut résister à ces dérives au nom du respect de la démocratie et des droits qu’elle garantit.

Le voyeurisme a toujours existé. Il a donné prise dans le passé à des campagnes peu ragoûtantes comme l’affaire Markovic, entièrement fabriquée au début des années 1970, pour nuire au couple Pompidou. Les réseaux sociaux ont démultiplié le risque sans pour autant que les citoyens aient été laissés sans protection.

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La « vengeance [ou le complot] pornographique », dont a été victime Benjamin Griveaux, et qui consiste à diffuser des images intimes sans l’accord des personnes concernées, est un délit sévèrement puni par la loi. Depuis l’adoption, en 2016, de la loi « pour une République numérique », son ou ses auteurs sont passibles de deux ans d’emprisonnement et 60 000 euros d’amende. Ce texte doit permettre de rendre la justice dans cette sordide affaire.

Au-delà, une réflexion citoyenne s’impose, pour que se développe un usage raisonné des réseaux sociaux, car ce qui est inacceptable pour les politiques l’est aussi pour n’importe quel citoyen. Personne ne peut tolérer qu’un voisin ou un tiers utilise la force des réseaux pour se venger, en faisant de l’espace numérique public le juge de paix de ce qui ne peut relever que de la sphère privée.

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Heureusement, les réactions dans le monde politique ont été globalement saines. A un mois du premier tour des élections municipales, partisans, adversaires ou concurrents de Benjamin Griveaux ont, à une quasi-unanimité condamné l’attaque dont il a été victime. A l’instar de Cédric Villani, ils y voient « une attaque grave » contre la démocratie. Dans la foulée, ils ont appelé à résister à ce que Jean-Luc Mélenchon appelle le « naufrage voyeuriste » de la vie publique française. Ce sursaut est d’autant plus urgent que les jeunes talents sont de moins en moins tentés de mener le combat politique, découragés par la montée de la violence et le dévoiement des pratiques. A terme, la menace la plus grave est bien celle-là : un dramatique assèchement des vocations politiques, qui provoquerait un funeste affaissement de la vie démocratique.

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Le Monde

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