5G en France : obstacle à mi-chemin

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5G en France : obstacle à mi-chemin

La 5G, nouvelle technologie de l’internet mobile, au débit annoncé vingt fois supérieur à la 4G et à la latence compatible avec le temps réel, prépare une rupture dans beaucoup de domaines, pour les entreprises et les territoires (voir Êtes-vous prêt.e.s pour la rupture de la 5G ?) 

On a d’abord eu une course mondiale effrénée pour la développer à l’échelle industrielle. C’est en avril 2019 que la Corée du Sud est devenue le premier pays à commercialiser la 5G via ses trois opérateurs nationaux (KT, SK Telecom et LG UPlus).

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En France, ça a commencé à patiner dès 2018 avec un calendrier d’ouverture et surtout une procédure d’attribution des fréquences régulièrement repoussée (initialement prévue fin 2018). Elle va finalement avoir lieu et les enchères démarrent le 29 septembre 2020, mettant fin à la phase d’expérimentation et aux nombreux pilotes qui avaient obtenu une fréquence provisoire. 

Mais suite aux dernières élections municipales à Lyon, Bordeaux ou Grenoble, on a assisté à un début de sortie de route, avec des nouveaux élus locaux annonçant vouloir geler ou stopper tout déploiement. Des annonces d’ailleurs pas nécessairement supportées par les habitants de ces territoires si on en croit un récent sondage IFOP.

En 2019, GreenSI voyait se dessiner au niveau mondial une fragmentation de l’aménagement numérique des territoires 5G vers un Internet fragmenté – avec le bras de fer États-Unis contre Chine, l’affaire Huawei, et ses conséquences en Europe où tous les États ne boycottent pas l’équipement de Huawei (notamment Monaco).

Un an plus tard GreenSI était loin d’imaginer que cette fragmentation pourrait même apparaître à l’intérieur d’un Etat, la France en l’occurrence. Car c’est bien cette fragmentation qui a été mise en évidence par le discours présidentiel qui a utilisé l’image de la communauté Amish, pour réaffirmer que la France “ne reviendrait pas à la lampe à huile“. Le sujet dépasse l’écologie.

Cette communauté américaine ne veut pas se laisser imposer le progrès par les autres communautés, de la voiture à la médecine, y compris la vaccination. Ce que l’on sait moins, c’est qu’elle est née en France, en Alsace, puis a été expulsée par Louis XIV en 1712 et accueillie sur les terres de William Penn de l’autre côté de l’Atlantique, qui deviendra l’État de Pennsylvanie.

La notion d’exclusion totale mise en avant par les Amish depuis leur origine (l’excommunication) est ce qui va donner à leur communauté la capacité de résister à toute intégration et à toute influence.

Appliquée à des sciences et techniques on en arrive à la souveraineté des choix sur un territoire et une certaine porosité symbolisée par cette technologie de chariot roulant sur une route construite et financée par l’État de Pennsylvanie pour des voitures.

L’internet, avec ses protocoles partagés et sa gouvernance mondiale, nous a peut-être donné l’illusion d’un déploiement technologique uniforme sur la planète. Les GAFAs ont renforcé ce sentiment en créant les outils du village mondial.

D’ailleurs, quand le déploiement n’atteignait pas un territoire c’était perçu comme une inégalité. En France, les efforts sur la 4G et la fibre, réclamés par les habitants, ont toujours été dans le sens de réduire les zones où ces technologies étaient absentes avec un objectif d’inclusion.

Le débat sur la 5G repose la question de cette uniformité et d’une politique nationale de déploiement.

Mais ne nous leurrons pas. Le monde continuera de déployer la 5G, quoiqu’en pensent les villages des vallées du Rhône, de la Garonne ou de l’Isère. Ce marché mondial financera la R&D sur les terminaux et les infrastructures. La Chine, en septembre 2020, a déjà plus de 110 millions d’utilisateurs de la 5G (chiffres China Mobile et China Telecom) et déploie environ 15.000 nouvelles stations de base 5G chaque semaine.

La France continuera donc certainement son processus, d’attribution puis de déploiement, dans les villes où les collectivités seront motrices. En tout cas c’est la volonté du gouvernement réaffirmée par le Président.

Mais, au-delà de toute considération électorale, on peut aussi considérer que ces territoires veulent peser plus sur le choix de l’aménagement numérique de leur territoire et estiment ne pas avoir assez d’information sur les implications à moyen terme des infrastructures de communication 5G. Un billet de GreenSI d’octobre 2019 appelait d’ailleurs à mieux gouverner les infrastructures numériques des villes et métropoles qui se développent largement et demandent une nouvelle gouvernance des données.

Ce type de refus, entre le local et le national, dans un monde où la technologie prend de plus en plus d’importance, n’est d’ailleurs pas nouveau. La France l’a connu ces dernières années avec les compteurs Linky, projet national qui a rencontré des oppositions de maires au niveau local.

Sur le plan international on a également rencontré ce type de refus. La France par exemple limite l’usage des caméras de vidéosurveillance (à la police) alors que de nombreux pays développent de multiples applications dans les villes, reposant sur l’analyse de flux de données (alerte sur des dépôts sauvages, accidents, calcul de la fréquentation…).

Ce qui est nouveau avec la 5G, c’est que les bénéfices du compteur Linky ou les images d’une caméra sont limités à une application, quand ceux de la 5G auront un impact sur toutes les applications puisque c’est une technologie d’infrastructure du territoire. Seule, elle ne sert à rien, coûte, et consomme de l’énergie. Ce sont les usages qui peuvent justifier son utilité.

Refuser la 5G est un choix qui ne sera pas neutre sur le plan du développement du territoire, puisqu’il s’appliquera à tous ceux  particuliers, touristes, entreprises  qui y vivront ou le traverseront quand ils auront besoin de ces infrastructures. La conséquence immédiate en sera des investissements plus risqués pour tous sur ces territoires, car la 5G s’inscrit aussi dans une dynamique nationale d’évolution des réseaux mobiles de communication à 10 ans.

Ce débat pose donc la question sur la gouvernance des choix d’infrastructures : nationaux et homogènes, ou locaux et hétérogènes.

On ne se souvient pas assez du démarrage de l’électricité et de la multitude de réseaux aux niveaux des communes, sans coordination nationale. Progressivement des syndicats intercommunaux vont se créer, développer un service public local, normaliser les technologies et permettre des échanges, puis l’État nationalisera les réseaux et créera EDF avec un service public national, pour ensuite le redécouper en production, transport et commercialisation ouverte à la concurrence.

L’exemple du transport ferroviaire est aussi intéressant. La SNCF, issue de la nationalisation de sociétés de transport régionales, qui a développé la technologie TGV, a progressivement abandonné la desserte des régions, au profit des TER, pour se concentrer sur le réseau national. L’équilibre réseau national et local est donc cherché sur chaque territoire.

Avec la 5G et l’ouverture des fréquences, l’État donne le droit à plusieurs opérateurs pour stimuler la concurrence, pour opérer et développer l’infrastructure, mais sans clairement intégrer l’échelon régional. Celui-ci profite du débat et des élections pour y rentrer.

Enfin se pose la question autour des usages. Que reproche t-on à cette technologie 5G ? Principalement de justifier le besoin d’un nouveau réseau et son impact environnemental, y compris sur les humains avec la question des ondes.

L’Agence national des fréquences (ANFR) a procédé à des simulations dans le 14e arrondissement de Paris qui tendent à montrer que l’arrivée de la 5G ne fera pas exploser les niveaux d’exposition aux ondes dans la bande 3,4-3,8 GHz. D’autre part, les bandes de fréquence des réseaux 2G et 3G seraient réutilisées par la 4G si la 5G ne se développe pas (et donc pas supprimées) car la saturation de la 4G est aussi devant nous. Ces résultats vont donc dans le sens de la 5G pour supporter à l’avenir les besoins de connectivités des habitants, quand ils votent avec leur smartphone, sont croissants. 

Sur le plan environnemental, une fois en régime de croisière, d’autres études montrent que les antennes 5G sont en théorie 20 fois moins énergivore par rapport à la 4G, rapporté au Go transmit. Mais les architectures 5G ont un nombre d’antennes supérieur à celui de la 4G. De plus il est certain que la 5G va stimuler des usages, rendant possible l’impossible en 4G comme le pilotage temps-réel d’une machine à distance. On peut aussi argumenter que passer de la 4G à la 5G va stimuler le changement de terminal, même si le marché de l’occasion est très solide et que ce changement se fera sur de nombreuses années. On voit donc bien qu’il n’y a pas de vérité et que ce sera une question de stimuler “les bons usages” voire interdire les autres. D’ailleurs, la Chine arrêterait sont réseau 5G la nuit en puisqu’il est moins utilisé, ce qui n’est pas le cas actuellement de la 4G.

Mais la question environnementale du numérique est toujours rendue compliquée avec la dualité que GreenSI résume à “Green IT versus IT for Green” :

  • Green IT” c’est la recherche de la sobriété du numérique à tous les niveaux, du terminal au datacenter en passant par les applications et les réseaux de communication (que la 5G va impacter).
  • IT for Green” c’est de reconnaître que les usages du numérique peuvent améliorer le bilan énergétique dans d’autres domaines, et depuis le confinement on a plus aucun mal à convaincre qu’un réseau de communication, et ses applications, suppriment du carbone sur les routes et dans les aéroports.

Or, un des problèmes à résoudre pour la transition énergétique est la capacité d’associer massivement au réseau électrique toutes les productions décentralisées que nous pourrions développer (éolien, solaire, …) à l’échelle des bâtiments et des habitations. Quel réseau pourrait faire communiquer tout ces nouveaux objets connectés et piloter l’équilibre du réseau en temps réel ? La 5G est clairement un candidat pour cet usage de Smart grid, avec sa latence faible et la densité de communication qu’elle permet dans une cellule.

La question nous ramène finalement à celle des usages. Et avec la 5G, c’est moins ceux des particuliers que ceux des entreprises qu’il faut regarder et qui amèneront leur contribution “IT for Green”.

Quand une infrastructure est disponible, comment réguler les usages pour ne pas “gaspiller” les services nécessairement limités rendus pas cette infrastructure, et stimuler les usages les plus vertueux par rapport à nos objectifs collectifs ? C’est vrai qu’entre une opération chirurgicale à distance qui peut sauver une vie et une partie d’un jeu vidéo immersif, qui consommeraient la même bande passante, on peut se poser la question.

En Chine, les usages d’optimisation des infrastructures ou des plate-formes logistiques sont multiples : un “port intelligent” à été construit à Qingdao en 2019 pour piloter des grues à distance, avec du haut débit et temps-réel (vidéo) sans oublier Xiamen Ocean Gate qui vise une totale automatisation avec des robots.

En France le port du Havre vient d’annoncer sa couverture avec la technologie de communication Lora depuis des antennes installées sur les principaux ponts (Tancarville, Normandie, …) et donc pouvoir collecter des données en bas débit longue portée. Le contraste est frappant entre ces deux choix au même moment sur deux points de la planète, et nous montre que la compétitivité des territoires sera déterminée par celles de ses infrastructures numériques.

Si certains peuvent être tentés par le chemin des Amish depuis deux siècles, la France est encore à mi-chemin pour l’adoption opérationnelle d’une nouvelle infrastructure de communication ambiante que serait la 5G. 

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