« 20.000 poulets à attraper en quatre heures »… Ramasseur de volailles, une autre facette peu reluisante de l’élevage intensif ? – 20 Minutes

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Dans une nouvelle vidéo, l’ONG L214 fait un focus sur le ramassage des poulets, étape indispensable pour que les poulets arrivent dans nos assiettes, mais qui n’est pas sans souffrance pour les animaux comme pour les ouvriers. — / Photo L214
  • L’ONG L214 continue de décrire, dans ses vidéos coup de poing, les coulisses des élevages intensifs. Le focus est fait ce jeudi sur un métier peu connu : celui de ramasseur de volailles.
  • Le job ? Récupérer les animaux au sol des bâtiments d’élevages pour les déposer dans des caisses chargées sur des camions qui prennent aussitôt la route de l’abattoir.
  • Loin d’être facile quand il s’agit de ramasser 20.000 poulets dans le noir, le plus vite possible. Faible salaire, fortes cadences, animaux qui se débattent… Un lanceur d’alerte raconte ce calvaire, autant pour les ouvriers que pour les poulets.

« On fait des sortes de bouquets de volailles… On en ramasse quatre à cinq par main. » Ce jeudi, l’association L214 publie une nouvelle vidéo, tournée en caméra cachée, pour dénoncer les travers de l’élevage industriel. Cette fois-ci, le focus est fait sur l’élevage intensif de poulets de chair [élevé pour leurs viandes]. Plus précisément sur une étape à laquelle on ne songe guère une fois le poulet arrivé dans nos assiettes : le ramassage de volailles.

Le job consiste à récupérer les animaux au sol des bâtiments d’élevages pour les déposer dans des caisses, ensuite chargées sur des camions qui prennent aussitôt la route de l’abattoir. Ce fut le travail du « lanceur d’alerte » à l’origine des images compilées par L214 dans cette nouvelle vidéo. « Pendant un peu plus d’un mois », précise Brian Mordasini, chargé des relations agroalimentaires au sein de l’ONG.

Premier problème : le salaire

Difficile de tenir plus ? Ce qu’il raconte n’est pas réjouissant en tout cas. C’est déjà une question de salaire. « Quand on est ramasseur de volailles, on ne gagne pas bien sa vie », lance-t-il déjà. En 2005, le réalisateur Jean-Jacques Rault, ancien agriculteur, en dressait déjà le constat dans un documentaire pour lequel il avait suivi les nuits de ramasseurs de volaille en Poitou-Charentes. « Les nuits, parce que c’est à ce moment qu’ils opèrent, lorsque les volailles dorment », précise-t-il. « Longtemps, le ramassage de volaille était fait par les paysans eux-mêmes qui s’entraidaient d’une exploitation à l’autre, explique-t-il. Mais y consacrer régulièrement des nuits est devenu rapidement intenable pour ces derniers à mesure que l’agriculture s’industrialisait, si bien que des entreprises spécialisées ont vu le jour. »

C’est pour l’une d’elles que travaillaient les ramasseurs de volailles suivis par Jean-Jacques Rault et pour une autre encore, qu’était employé le lanceur d’alerte de la vidéo de L214. « Vers 21h, ils partent d’élevage en élevage jusqu’au matin, parcourant certaines nuits plus de 400 km, raconte Jean-Jacques Rault. Jusqu’à cumuler 60 heures par semaine pour un salaire mensuel brut de 970 euros, seul le temps passé à ramasser des volailles étant payé. Pas le transport pour s’y rendre. »

« Ramasser plus de 20.000 poulets en moins de quatre heures »

Pas grand-chose a changé en quinze ans à en juger par cette nouvelle vidéo de L214. « Même si on travaille toutes les nuits, à la fin, on n’a pas plus de 800 euros », raconte ainsi l’ex-ramasseur de volaille, qui indique lui aussi n’avoir été payé qu’à partir du moment où il pénétrait dans l’élevage.

Aux faibles salaires, il faut ajouter le travail dans le noir, l’odeur et la saleté des bâtiments agricoles, la fatigue des kilomètres à avaler pour se rendre d’un poulailler à l’autre. Sans parler des fortes cadences imposées pour ramasser les poulets… Les images en caméra cachée que publie L214 ont ainsi été tournées fin septembre dans un élevage de poulet de chair dee l’Yonne pour le compte de DUC. « Une exploitation représentative de ce qu’est un élevage intensif français de poulets de chair », précise L214.

Cette nuit-là, le lanceur d’alerte explique avoir dû ramasser, avec ses collègues, plus de 20.000 poulets en moins de quatre heures. « Le but est d’aller très vite, raconte-t-il. On ramasse cinq poulets d’un coup et on les claque dans une caisse en plastique. » « Claquer », insiste-t-il, « on n’a pas le temps de les déposer ».

Des conditions de travail qui ont des répercussions sur le bien-être animal

Là encore, ces mêmes cadences élevées étaient évoquées dans le documentaire de Jean-Jacques Rault, « affligé » de voir que rien n’a changé. « J’avais fait le choix de me concentrer sur le volet social, lance le réalisateur. Je voulais raconter ces gens qui sont le sous-prolétariat d’une industrie qui a appris à optimiser les profits. Au même titre que les éleveurs d’ailleurs, qui sont très souvent des prestataires de services pour le compte de marques, ou encore des salariés d’abattoirs. »

L214, ONG de défense des animaux, établit aussi un pont entre ces conditions de travail « déplorables » et la souffrance animale qu’elle engendre. Là encore, c’est l’ex-ramasseur de volailles qui en parle le mieux. « Le métier est violent, décrit-il. Rien que le fait de porter les poulets à l’envers (ils sont pris par les pattes) fait qu’ils gloussent et se débattent. » Il évoque aussi les violences qu’il a parfois constatées sur les poulets. « Ça peut arriver de jeter des poulets par terre, d’envoyer des coups de poing, des coups de pied », détaille-t-il, en invitant tout de suite à remettre ces actes dans leur contexte : « on travaille dans le noir, on est fatigué, il faut aller vite, on pue, on a chaud… ».

Même sans ces violences, le ramassage des volailles occasionne aussi régulièrement chez ces animaux des fractures, des luxations des pattes et des ailes, ainsi que des hémorragies intramusculaires, écrivaient, en 2009, une vingtaine de chercheurs dans une expertise collective conduite par l’Inrae sur les douleurs animales dans les élevages.

« L’urgence de revoir la densité d’animaux dans les élevages intensifs »

Alors que faire ? Il y a bien une alternative au ramassage manuel. « A l’aide de moissonneuses, confirme Brian Mordasini. Les poulets sont alors aspirés sur des tapis roulants, puis propulsés et entassés dans des caisses de transport. Franchement, la technique n’est guère meilleure en ce qui concerne le bien-être animal. » L214 avait déjà consacré une enquête vidéo à cette méthode déjà dans un des élevages travaillant pour le compte de DUC, et déjà dans l’Yonne également. « Ce système est souvent plus cher que le ramassage manuel et s’est finalement assez peu développé en France », complète Jean-Jacques Rault.

Pour Brian Mordasini, l’enjeu alors est bien plus de réduire la densité d’animaux dans les élevages intensifs. « Sur ces exploitations, elle tourne très souvent autour de 42 kg au m², soit 22 poulets au m², indique-t-il. Un bon début serait de ramener cette densité à 33 kg au m², soit 16 poulets au m². »

Une charte pour faire bouger les lignes

C’est l’une des mesures de l’European Chicken Commitment (ECC), une liste de critères d’élevage et d’abattage qu’une trentaine d’ONG européennes, dont L214, essaient de faire adopter par les entreprises agroalimentaires. De la grande distribution aux producteurs en passant par les marques et les abattoirs. « Cette baisse de densité permettrait non seulement de faciliter le ramassage des poulets, mais de rendre aussi leur courte vie dans ces élevages – de l’ordre de 35 jours- un peu moins désagréable », reprend Brian Mordasini.

Parmi les autres critères, il y a aussi celui de donner plus de temps aux poulets pour grandir. « Tout est fait pour qu’ils prennent le plus vite du muscle, si bien que les pattes n’arrivent pas à suivre et que bon nombre de ces poulets boitent ou ne parviennent plus à se déplacer », détaille Brian Mordasini. La charte demande aussi de prévoir un accès à la lumière naturelle « ne serait-ce que des fenêtres »- dans les bâtiments d’élevage ou d’installer des aménagements, comme des blocs à picorer, pour que les poulets évitent de se piquer entre eux… « Pas la mer à boire, estime le chargé des relations agroalimentaires de L214. Pour autant, cette charte n’est à ce jour adoptée que par une minorité d’acteurs ». En France, 800 millions de poulets sont élevés et abattus pour leur chair, « dont 83 % le sont dans des conditions semblables à celles montrées dans la vidéo que nous publions ce jeudi », ajoute l’ONG.

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